AUSTEN (J.)


AUSTEN (J.)
AUSTEN (J.)

«Les grands romanciers anglais sont Jane Austen, George Eliot, Henry James et Joseph Conrad», écrit F. R. Leavis dans une œuvre qui fait date, The Great Tradition (1948), affirmation sans doute restrictive à l’excès et délibérément provocatrice, mais qui situe avec justesse Jane Austen par rapport à cette tradition dont elle représente sinon le point de départ, du moins la première expression artistique aussi achevée. Dans cette conception du roman, la recherche de la perfection formelle et la complexité de la vision morale se complètent l’une l’autre et sont en fait la double face d’une même exigence esthétique. La virtuosité technique fait miroiter les surfaces, déploie la comédie des apparences, en même temps qu’elle découvre les profondeurs secrètes des consciences aveuglées ou coupables. Entre Jane Austen et Henry James, il existe, outre le lien d’une continuité, des affinités intimes dans l’art et la vision.

Un univers à l’écart du siècle

Romancière anglaise née à Steventon, près de Basingstoke, dans le Hampshire, où son père, pasteur du village, s’occupa de son éducation. Jane Austen vécut dans les petites villes de province toute sa vie. Elle fit un séjour à Bath, ville d’eau à la mode et mourut à Winchester. Elle ne quitta jamais le cercle de famille. Après la mort de son père, en 1805, elle demeura avec sa mère et ses sœurs. Son frère, officier de marine, mourut trois ans plus tard et Jane Austen s’occupa de l’éducation de ses neveux et nièces. Elle disparut enlevée par la tuberculose, n’ayant pas connu la consécration de son talent.

Il y a une contradiction entre la vie et l’œuvre de Jane Austen. Sa vie semble s’être écoulée dans un milieu bourgeois, bien élevé, genteel , aurait-elle dit: point de «Hauts de Hurlevent», point de frères réprouvés, point de passion frénétique ou réprimée. Au contraire des Brontë, Jane Austen a vécu la vie calme des familles rurales du Sud; à part une brève et tardive passion pour un officier mort à la guerre, on ne connaît que peu de chose sur sa vie personnelle. On lui a même reproché d’avoir systématiquement ignoré l’arrière-plan social et historique de son époque: on n’y entend l’écho ni des canons de Trafalgar et de Waterloo ni des premières manifestations des révolutions économiques. À peine se moque-t-elle légèrement dans Bon sens et sensibilité de la nouvelle et frémissante sensibilité romantique qu’elle oppose au bon sens; dans l’une, elle voit l’illusion lyrique, dans l’autre, la source de l’amour authentique. En écrivant L’Abbaye de Northanger , elle se moque aussi de la mode littéraire du roman «noir» ou «gothique», mais elle rit plus franchement et s’en prend ouvertement à la célèbre Mrs. Radcliffe, l’auteur des Mystères d’Udolpho .

Le principal mérite de Jane Austen est sans doute d’avoir vu plus loin que les apparences et d’avoir donné une peinture juste du cœur humain. Au fond, il importe peu que son univers soit étroit et qu’elle ne sorte pas du cercle de la bourgeoisie rurale. Ces jeunes hobereaux, ces jeunes misses et leurs mamans appartiennent à un autre siècle, le XVIIIe, déjà terminé.

Les illusions de la sensibilité

Et pourtant, l’art de Jane Austen est en progrès sur celui de Fielding et même sur celui de Richardson et de ses nombreux disciples féminins. Elle est plus nuancée que le premier dans ses analyses psychologiques, et ses préoccupations morales sont plus discrètes que chez le second.

Elle n’a qu’un sujet: les problèmes de la jeune fille à la veille du mariage, l’éveil de son amour, ses difficultés d’adaptation psychologique et sociale. L’Abbaye de Northanger nous conte l’histoire d’une jeune écervelée romanesque. Ayant trop d’imagination, elle commet des erreurs sur la famille qui l’a invitée, puis doit défendre son amour contre les préjugés sociaux du père de celui qu’elle aime. Bon sens et sensibilité comme Orgueil et préjugé ont d’abord été des romans épistolaires, selon la tradition richardsonienne; Jane Austen les a ensuite repris et y a imprimé sa marque. Dans le premier, elle oppose les erreurs de Marianne, nature passionnée qui, déçue par les premiers élans de son cœur, trouve le véritable amour, et la lente réussite d’Elinor, qui, non moins amoureuse, sait dominer sa passion et conduire sa vie avec bon sens et fermeté. Dans le second, elle élargit un peu son univers: Charlotte Lucas, intelligente et sensible mais peu riche, prend son parti d’un mariage respectable avec un sot; Lydia Bennet, encore une écervelée, court presque à la déchéance morale et sociale en se faisant enlever par un homme sans scrupules; et surtout Elizabeth Bennet n’épouse Darcy que lorsqu’il éprouve pour elle un amour authentique, débarrassé de tous préjugés sociaux. À ces deux chefs-d’œuvre on préférera peut-être Persuasion , roman tout en demi-teintes. C’est l’histoire de l’amour d’Ann Elliot et de Frederick Wentworth, contrarié par la famille d’Ann et qui renaît cinq ans après. Nous avons là une analyse remarquable des influences subtiles qui peuvent influencer nos motivations et nos décisions. Emma , peinture de la prise de conscience d’un amour, et Mansfield Park , étude de la multiplicité de la nature humaine, réservent aussi des joies subtiles.

Jane Austen excelle à décrire la lente évolution des personnages. Elle s’intéresse à l’influence des conventions sociales sur les croyances et sur les actions. Elle a su discerner comment les cœurs se rapprochent même quand, en apparence, les volontés s’affrontent ou les paroles s’opposent. C’est un art très anglais fait de pudeur et d’humour. Jane Austen condamne, avec indulgence, les écarts de la sensibilité exagérément romanesque, mais reste humaine. Elle montre sans ostentation et avec simplicité les difficultés de la vie et ses romans s’inscrivent dans la tradition du XVIIIe siècle.

Romans de «relation», comme ceux de Richardson et, après lui, de Fanny Burney, ce sont, comme les romans de Fielding, des romans de «formation». L’individu est aux prises avec son inexpérience de la vie et de la société. Cet individu, la romancière l’observe avec nous et nous le montre façonné par l’expérience. Romans enjoués et vifs qui pétillent de malice et où l’esprit de Jane Austen nous vaut d’étourdissants dialogues. Et c’est peut-être dans ce mélange de brio et de profondeur que réside l’essentiel de l’art de celle qui inaugura la grande tradition du roman psychologique anglo-saxon.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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